Question Santé       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

« Anneessens-sur-Senne » ?

Pris tel quel, ce néologisme n’évoquera certainement pas grand-chose aux Bruxellois : effectivement, aucun quartier de la capitale n’est ainsi nommé. Pris séparément, « Anneessens » et « Senne » renvoient au centre-ville historique, plus particulièrement à un des quartiers populaires du pentagone, qui, bien qu’il soit confronté à de multiples défis, n’a rien à envier à d’autres coins plus courus, plus chics peut-être, de la Ville de Bruxelles. Ce quartier est celui qui se déploie entre la place Anneessens, la rue de la Senne et les rues environnantes. On le nomme... Mais, au fait est-ce « quartier Senne » ou « quartier Anneessens » ?

« Ne commençons pas à chipoter, c’est le quartier Anneessens ! Le quartier Senne n’existe pas, ou plutôt il existe dans les imaginaires. Le quartier Senne, c’est le quartier Anneessens ! », clame Simon Minlend, responsable pédagogique du Centre Comète, un service d’aide aux jeunes en milieu ouvert (AMO) situé rue Bodeghem, une des rues qui jouxtent la place Anneessens. Cependant, reconnaît-il, quelque peu radouci, certaines personnes parlent de quartier Senne [1] ... Ce petit échange intervenu lors de notre rencontre avec des acteurs du quartier venait une fois de plus rappeler combien les perceptions et les délimitations d’un quartier peuvent être très différentes au sein de la population qui y habite et qui l’anime. Celles des habitants ne correspondent pas toujours à celles, bien circonscrites dans l’espace, des autorités administratives. Nous parlerons donc du quartier Anneessens puisque c’est comme cela que la plupart de ses habitants et des associations qui y travaillent le désignent.

D’abord quelques points de repère : le quartier est bordé par de grandes artères comme les boulevards Anspach, Lemonnier, du Midi, de l’Abattoir... Il héberge également quelques lieux connus comme les places Anneessens, Fontainas, Saint-Géry, Sainte-Catherine, ou la rue Antoine Dansaert. Mais, un quartier existe avant tout grâce aux gens qui y vivent et qui le font vivre. Que dire d’Anneessens ? C’est un quartier cosmopolite, on n’y dénombre pas moins de 80 nationalités, avec une population relativement jeune. Bien que montrant de nombreuses similitudes, celle-ci présente aussi des différences.

Population fragilisée et nouveaux arrivants

« Nous avons essentiellement une population d’origine étrangère [2] qui reste faible économiquement et une population importante de sans-papiers, très fluctuante et relativement pauvre elle aussi », explique Serge Noël, directeur de l’asbl Interpôle, qui mène plusieurs projets socioculturels dans le quartier. Comme l’indique Carol Etienne, directrice de l’asbl Cultures & Santé, qui travaille avec les populations fragilisées : « C’est un quartier à handicaps cumulés, vivant dans un environnement qui, jusqu’il y a peu, était assez dé-gradé ». En effet, les vieux bâtiments, les maisons abandonnées, le mauvais éclairage public à certains endroits, l’absence d’espaces verts, les artères publiques en piètre état, etc., faisaient du quartier Anneessens un endroit peu engageant où il ne faisait pas bon circuler à la nuit tombée, racontent certains habitants... En écho à cette mauvaise qualité de l’environnement, l’intérieur des habitations n’offre que peu de compensations. De nombreux logements sont vétustes, exigus, insalubres et même souvent dépourvus de sanitaires.

Cependant, un petit air de renouveau souffle dans cette partie du centre- ville depuis qu’elle a fait l’objet de deux Contrats de quartier [3]. Des travaux menés sur l’espace public (trottoirs, voiries, parcs, etc.) sont allés de pair avec la construction de nouveaux bâtiments et la rénovation de plusieurs immeubles et logements. Mais l’intervention communale est différemment appréciée des habitants et des associations qui, pendant longtemps, se sont sentis délaissés. Altomare Quaresimale, habitant et artiste : « Ce qui est regrettable, c’est que les travaux de rénovation dans d’autres coins du quartier ont renforcé, ici, le sentiment des habitants de vivre dans un ghetto. Par exemple, on a plus investi dans les travaux d’embellissements à Saint-Géry, à Dansaert, à la Grand-Place qu’à Anneessens. Qu’a-t-on fait ici ? On a un peu remué les trottoirs, recouvert les trous, planté deux ou trois arbres... C’est un peu plus beau qu’avant, mais cela ne devrait pas se limiter à ça ! Les autorités communales devraient définir une poli-tique beaucoup plus volontariste pour le quartier, montrer un peu plus leur intérêt. Cela aurait certainement plus d’impact et contribuerait davantage à la cohésion sociale du quartier. »

Classique : avec les travaux de rénovation, une nouvelle population est arrivée dans le quartier. « Pas nécessairement plus aisée, mais avec un capital culturel plus important, souligne Serge Noël. Il faut un peu nuancer la boboïsation ou la gentrification. Ce n’est pas partout comme rue Antoine Dansaert, où s’est manifestée une volonté politique d’implanter des commerces de luxe, etc. » La mixité sociale devient peu à peu une réalité... qui ne peut cacher une hausse relative des prix des loyers, poussant déjà les plus précarisés vers d’autres quartiers. Et qui ne peut pas non plus occulter le fait que les efforts fournis pour permettre aux gens du quartier d’acheter un logement à un prix pas trop élevé ne leur profitent pas beaucoup : le nombre de propriétaires reste plus élevé chez les nouveaux arrivants que chez les anciens habitants. C’est surtout dans les arrière-cours que le contraste entre les nouveaux et les anciens bâtiments reste le plus frappant, le tout formant parfois un ensemble assez hétéroclite. Un peu à l’image des habitants qui, bien que voisins, ne se fréquentent qu’en de rares occasions.

Un tissu associatif très riche

Il est impossible de faire cent mètres dans le quartier Anneessens sans passer devant une association. Quelles que soient leurs missions, quels que soient les axes de travail choisis, leurs priorités se résument en peu de mots : venir en aide aux habitants, tenter d’apporter des réponses aux problèmes rencontrés dans le quartier. Par exemple, comme beaucoup d’habitants sont freinés dans leur recherche d’emploi par une qualification insuffisante, plusieurs associations proposent divers types de formations.

C’est notamment le cas avec l’asbl Siréas, qui s’est donné pour objectif l’aide sous toutes ses formes à toute personne et, en particulier, aux immigrés et réfugiés. À Anneessens, elle offre une formation qualifiante d’employé(e) polyvalent(e) qui s’étale sur dix mois. Cette formation intéresse avant tout des femmes, dit Severino Pierno, coordinateur du Centre de formation en secrétariat : « Si c’était de l’informatique plus pointue, les hommes seraient davantage preneurs. Mais, lorsqu’il s’agit de secrétariat, d’employé(e) en bureautique, ils sont moins intéressés. C’est un peu le même constat que l’on fait partout. » Depuis 2007, grâce à un partenariat avec une école de promotion sociale, les stagiaires peuvent présenter, au terme de leur formation et de leur stage à Siréas, tous les examens des unités de formation d’employé de services. Le parcours est sanctionné par un certificat technique secondaire supérieur de la Communauté française, qui donne à son détenteur la possibilité de poursuivre sa formation par un baccalauréat en promotion sociale. Le public provient de toute la Région bruxelloise.

On note aussi la présence de plusieurs centres d’alphabétisation : en effet, beaucoup d’habitants maîtrisent mal une des langues du pays d’accueil. D’autres associations axent leur travail sur l’aide au logement, comme Convivence [4]. D’autres encore travaillent avec des publics plus ciblés comme celui des sans-abri, également nombreux dans le quartier (c’est le cas du CASU), des toxicomanes, des personnes en difficulté (CAW Archipel-Albatros asbl), etc. La cohabitation n’est pas toujours facile, mais dans l’ensemble les problèmes ne sont pas insurmontables. La proportion importante de jeunes dans le quartier et les nombreuses difficultés qu’ils rencontrent (langues, décrochage scolaire, chômage, etc.) expliquent la présence de plusieurs associations qui travaillent avec ce public, comme Interpôle et le Centre Comète.

Une population jeune

Serge Noël : « La Maison de Jeunes est un projet qui date de février 2001. À l’époque, nous connaissions de gros problèmes de cohabitation, essentiellement dus à la présence dans les rues d’un groupe important de jeunes, un peu désœuvrés, qui n’étaient structurés par aucune association. Cela posait beaucoup de problèmes au niveau des habitants, des casses de voitures, de l’insécurité, etc. Nous avons été associés à une réflexion sur les jeunes, sur leurs problèmes et sur les difficultés suscitées dans le quartier. Je me souviens de réunions où il y avait soixante, quatre-vingt habitants qui venaient se plaindre. Nous avons décidé de créer deux sous-groupes de travail, dont celui de la jeunesse que nous avons coordonné... » La Maison de Jeunes est née à la suite de ces travaux. Elle propose notamment des activités sportives et des ateliers de création culturelle. Actuellement, Interpôle mène un projet d’écritures croisées entre un groupe de jeunes filles d’origine maghrébine, de garçons d’origine subsaharienne et de personnes âgées belges. Trois groupes qui vivent dans un même quartier, mais qui ne se connaissent pas. Cela devrait aboutir à la production d’un livre-DVD.

L’AMO Centre Comète travaille sur plusieurs axes. Cela va de l’aide individuelle proposée au jeune et à sa famille à la participation aux projets communautaires menés dans le quartier, en passant par les classiques écoles de devoirs (primaires et secondaires). Au niveau des primaires, l’association est particulièrement attentive à tout ce qui est hygiène de vie et hygiène alimentaire. « C’est important, souligne Simon Minlend, pour ne pas être vu juste comme un espace de devoirs, mais aussi comme un espace de construction du bien-être. » Le projet Petits Boulots, qui rencontre un vif succès auprès des 18-20 ans, permet de réaliser de petits travaux qui ne demandent pas beaucoup de compétences. La seule contrainte est que le jeune soit motivé par un projet. Si, pour quelques-uns, l’argent gagné a pour but d’acheter de menus objets (GSM, par exemple) ou de payer une formation d’animateur, il permet par contre aux nombreux globe-trotters dans l’âme de réaliser leurs rêves de voyages. Deux voyages de groupe ont ainsi déjà été organisés au Sénégal et au Cameroun. Le Centre Comète assure également un important travail auprès des écoles. D’une part, il donne une information sur de multiples aspects, par exemple sur ce qui existe comme outils en dehors du milieu scolaire ; d’autre part, il peut être appelé par les établissements qui sont victimes de violences. Le but est alors surtout d’apaiser les tensions en donnant aux élèves un rôle social. Une expérience qui s’est révélée très satisfaisante à l’Athénée Madeleine Jacquemotte, voici trois ans. À Charles Goethe, le projet « Les médiateurs de récréation » a permis de recruter quelques jeunes volontaires, qui ont accepté de sacrifier leurs récréations pour être au service de la médiation des conflits. Pour les récompenser, un voyage de quatre jours à Madrid est prévu pour la fin de l’année scolaire.

Promotion de la santé et éducation permanente

Et du côté de la santé ? Il n’y a pas de problèmes spécifiques à Anneessens. « Si ce n’est, indique Catherine Quoidbach, infirmière à la Maison Médicale de la Senne, des problèmes de santé récurrents comme l’hypertension, l’obésité ou le diabète. Cela rejoint un peu tous les indicateurs de la Région bruxelloise. Il n’y a pas de grandes différences dans les chiffres au niveau des problèmes de santé. « À côté des cours de gymnastique et d’aquagym proposés aux habitants – habituellement suivis d’un petit débat sur un thème de santé –, l’institution mène aussi des projets communautaires : contes, sorties familiales, récits d’exil, etc.

La promotion de la santé et l’éducation permanente sont également les deux axes de travail choisis par Cultures & Santé. Son pôle de soutien à la parentalité a développé depuis peu les Groupes Actifs de Parents. Dominique Durieux, chargée du projet : « C’est ce que l’on pourrait appeler une école de devoirs parentale, où nous offrons les moyens et l’espace nécessaires pour que les parents puissent accompagner leurs enfants dans les devoirs et dans l’apprentissage de manière générale. L’objectif est également de permettre aux parents d’être davantage acteurs au sein de l’établissement scolaire. Parce qu’ils n’ont pas toujours connaissance de ce qui s’y passe, de ce que l’on peut faire ou ne pas faire en tant que parents. »

Depuis janvier, un Projet Vert mobilise des habitants sur les thèmes de l’économie d’énergie et du tri des déchets. Ce dernier point touche particulièrement certains d’entre eux, qui reprochent par exemple à Bruxelles-Propreté de ne pas ramasser systématiquement leurs sacs jaunes et bleus. L’association a organisé une rencontre avec la société de collecte des déchets. Aborder cette thématique dans le cadre des « ateliers verts » aura surtout permis de faire réfléchir les participants à leurs gestes. En effet, leur quartier est, de toute l’agglomération bruxelloise, l’un de ceux qui trient le moins les déchets. L’idée qu’une amélioration de la qualité de vie au sein du quartier requiert des efforts de la part de tous commence à faire son chemin. « C’est d’autant plus important, souligne la responsable du projet, Marie Gilson, qu’à partir de janvier 2010, il n’y aura plus d’excuse, le tri sera obligatoire. Nous sommes donc dans une année charnière. » L’environnement et le développement durable sont des thèmes chers au public de l’association. Son service éducation permanente a diffusé récemment des outils produits à partir de paroles, de souvenirs d’habitants et d’artistes, qui résument assez bien les changements survenus dans le quartier [5]. Ils mettent également en avant ce qui est perçu comme positif et les attentes des uns et des autres.

Depuis 2007, Siréas développe des activités d’éducation permanente dans la salle de la Maison de quartier La Buanderie. Tous les mercredis après-midi, des débats liés à l’éducation à la citoyenneté sont proposés. L’objectif est d’amener les participants à mieux observer, analyser et comprendre leur contexte social, politique, économique... afin de mieux participer à la vie de leur cité en tant que citoyens actifs et responsables.

Le coin des artistes

L’art a depuis toujours eu une grande place à Anneessens. L’ancienne savonnerie [6] a longtemps hébergé plusieurs ateliers d’artistes. Altomare Quaresimale : « En réalité, nous avons développé dans le quartier des expositions collectives. Il y avait cinquante artistes ou davantage qui venaient. Nous avons sollicité des artistes très connus, comme Roger Somville, qui participait à ces expositions. Mais les réaménagements dans le quartier ont quelque peu changé la donne. On a perdu un peu de cette richesse... » La hausse des prix des loyers a contraint plusieurs artistes à quitter le quartier. Actuellement, l’ancienne savonnerie est en cours de rénovation, et il est peu probable que les artistes s’y retrouvent à nouveau. Des associations comme Cultures & Santé offrent à ceux qui restent la possibilité de continuer à exercer leur art en mettant un local à leur disposition. Elle leur donne également un espace d’exposition et organise avec eux, assez régulièrement, différentes manifestations.

À l’écoute des artistes, l’association est tout aussi soucieuse de permettre aux habitants - adultes - qui le souhaitent de participer à diverses activités artistiques. Najya Si M’Hammed, chargée du projet : « Nous avons notamment un atelier Créastyle qui permet de développer l’expression de soi à travers l’artistique. C’est un atelier où l’on peut créer des choses à partir de petits riens. Cette année, nous resterons dans le développement durable. Nous partirons, par exemple, de vieux objets ou d’objets inutilisés que chacun peut avoir chez soi, pour les remettre au goût du jour. Nous avons également un atelier de poterie. » On peut avoir un aperçu des multiples talents des habitants lors du carnaval organisé depuis quelques années : les costumes, les décorations, tout est réalisé au sein des associations qui travaillent ensemble à ce grand projet fédérateur.

Finalement – si les difficultés ne manquent pas, tant pour les habitants que pour les associations, qui appellent de leurs vœux une plus grande synergie entre elles et un investissement plus important de la commune – il fait bon vivre à Anneessens ! La preuve ? Les habitants n’hésitent plus à dire qu’ils habitent le quartier : aujourd’hui, ils en sont fiers, contrairement à ce qui se passait voilà quelques années.

Notes

[1] Nom de la rivière qui a disparu sous les boulevards Lemonnier et Anspach. Le voûtement de la Senne date de la fin du 19e siècle. Son cours a été détourné dans les années 1950 pour permettre la construction du métro. Une des lignes de celui-ci a été construite dans l’ancien lit de la rivière.

[2] Venant surtout du Maghreb, de l’Amérique du Sud ou de l’Europe de l’Est.

[3] Les contrats de quartier Anneessens-Fontainas (1994-1998) et Van Artevelde-Notre-Dame-au-Rouge (2003-2007)

[4] Le nom exact est Convivence asbl -Samenleven vzw.

[5] Paroles d’habitants [1 et 2], Paroles d’habitants [les artistes] et un CD, « Anneessens, plus vert que nature », qui reprend des extraits d’interviews d’habitants.

[6] Elle se trouvait rue d’Anderlecht. Le bâtiment a été racheté par le CPAS de la Ville de Bruxelles.

Partager