Question Santé       Facebook  Twitter  header vimeo
Inscription Newsletter  INSCRIPTION NEWSLETTERS  PRESSE

En direct de...

400 personnes sans-abri en moins dans les rues d’ici 2020 ? Chiche !

C’est le défi que (se) lancent huit associations bruxelloises avec la Campagne 400Toits initiée au printemps dernier. Une action qui va au-delà des réponses d’urgence données habituellement au problème du sans-abrisme chaque hiver. En effet, si la question est davantage mise en avant à cette saison, il n’en reste pas moins que les personnes dormant en rue y sont également présentes aux autres moments de l’année. D’où l’importance d’apporter des solutions durables comme offrir un toit à ces personnes qui n’en ont pas. Est-ce à dire que Bruxelles en aura terminé avec la problématique du sans-abrisme à l’horizon 2020 ? Ce n’est malheureusement pas aussi simple.

Il est difficile de dire combien de personnes sans-abri compte la capitale1. On estime leur nombre à plus de 2.5002. Si l’on doit ajouter à ce groupe les personnes mal-logées, on atteint un peu plus de 4.000 individus. D’où vient alors le nombre utilisé dans la campagne qui a démarré au printemps dernier ? Il fait référence au dénombrement de La Strada (Centre d’appui au secteur bruxellois d’aide aux sans-abri) en 2014 durant lequel 400 personnes avaient été comptées en rue. Ce nombre représentait alors une augmentation de 25% par rapport à 2010, et continue par ailleurs à croître puisque La Strada, qui renouvelle l’exercice tous les deux ans, indiquait en avoir compté davantage en 2016. Vivant en permanence en rue, les personnes sans domicile fixe sont particulièrement vulnérables car, comme le soulignent les porteurs de la campagne, vivre en rue est nocif et dangereux. « Vivre à la rue, on en crève », écrivait prosaïquement une journaliste dans un article consacré aux sans-abri parisiens3. Les hommes, les femmes qui vivent à la rue sont très souvent confrontés à des problèmes de santé physique et mentale. Ces derniers sont généralement identiques à ceux que l’on peut retrouver dans la population générale4 (problèmes respiratoires, dermatologiques, infections des pieds par exemple), mais sont aggravés par le fait de vivre en permanence à la rue. Cette réalité renvoie aussi à une exposition continue à la violence et explique l’omniprésence du stress chez les uns et les autres. Sur le bitume, l’espérance de vie est en moyenne de 30 ans inférieure à celle du reste de la population5. Les problèmes de santé physique et mentale et les violences expliquent aussi que beaucoup recourent à différents produits (drogues licites et/ou illicites) pour tenir, pour survivre en rue. Certains cumulent différentes vulnérabilités et, par conséquent, semblent être difficiles à aider à sortir de la rue.

campagne400toits

Dans un précédent numéro, Bruxelles Santé s’était penché sur le modèle du Housing First venu battre en brèche le « soigner d’abord, loger ensuite »6. Venu des Etats-Unis, ce modèle mis en place dans les années 1990 par un psychologue clinicien new-yorkais, Sam Tsemberis se base sur la non-conditionnalité d’accès au logement ; celui-ci doit en fait être le premier outil utilisé dans la réinsertion des personnes sans-abri. Avoir un logement est indispensable pour commencer à se reconstruire. Dans les projets Housing First (HF), la population ciblée est celle des sans-abri cumulant les problèmes de santé physique et mentale et d’addictions. Les évaluations des programmes HF mis en route dans les différents pays où ils ont été initiés sont plutôt positifs. Il en est de même chez nous où sur les 57 personnes accueillies et prises en charge, toutes sont restées dans le logement après 3 ans. La Campagne 400Toits souhaite voir la formule changer d’échelle. Son objectif est de reloger 400 sans-abri parmi les plus vulnérables d’ici 2020. 400Toits est porté à bout de bras par huit associations : Infirmiers de rue, Habitat & Humanisme, le Forum bruxellois de Lutte contre la Pauvreté, L’Entraide Saint-Gilloise, le Smes-B, Archi Human, SohoNet et la Fondation 4Wings.

Ensemble contre le sans-abrisme

La campagne n’est pas une première action visant à mettre fin à la problématique du sans-abrisme. La démarche est collective et vient en complément au travail déjà accompli par les associations actives dans le secteur de l’aide aux sans-abri. Dans celui-ci, plusieurs opérateurs travaillent déjà à chercher et à créer du logement. L’idée, avec 400Toits, est d’avoir un impact plus grand. Trouver 400 logements en un temps si court, dans une ville où se loger est devenu difficile pour les revenus modestes, est certes ambitieux, mais reste dans le domaine du faisable si le plus grand nombre se mobilise autour de cette question. A travers la campagne, il s’agit donc aussi de sensibiliser les décideurs, les sociétés de logements, les propriétaires fonciers, les investisseurs et le grand public pour mettre en place des solutions durables et adaptées. La problématique sociétale du sans-abrisme demande en effet des actions immédiates et sur le long terme. Aux côtés des logements d’urgence (en hiver par exemple), temporaires et autres, il faut pouvoir créer des logements supplémentaires et se donner les moyens d’accompagner, suivant les besoins, les personnes qui seraient ainsi relogées.

Au-delà des frontières

La Campagne 400Toits s’insère dans un mouvement plus global et, en ce sens, adhère à la campagne européenne sur l’élimination du sans-abrisme coordonnée par Building and Social Housing Foundation en collaboration avec la FEANTSA (Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abri). Au regard des 2.500 Bruxellois vivant en rue7, les 400 logements visés par la campagne peuvent paraître insuffisants. Mais, c’est déjà un premier pas pour tenter d’enrayer le nombre de morts de sans-abri en rue. Il est nécessaire d’en sortir les personnes les plus vulnérables en termes de risque de mortalité. Comment déterminer la vulnérabilité des personnes sans-abri ? La réponse sera apportée par la semaine « Face-à-face pour un logement » qui est la première phase de la campagne. L’objectif de cette semaine est d’aller à la rencontre des personnes vivant en rue afin de connaître chacune d’elles par son nom, d’identifier les besoins tant sociaux que médicaux de chacune et d’imaginer des solutions de logement. Il s’agit finalement de définir des réponses adaptées à la spécificité des besoins du public sans-abri, en donnant une priorité aux plus fragilisés. A côté de cet objectif, les huit associations impliquées ambitionnent de :

  • au niveau des citoyens, créer un mouvement de conscientisation et un sentiment d’urgence autour de la question du sans-abrisme;
  • au niveau des professionnels du secteur, accéder à une meilleure connaissance de ce public et renforcer la cohésion et la complémentarité entre les organisations;
  • et, enfin, au niveau des acteurs politiques, encourager et renforcer la prise de décision.
Une première étape décisive

400toits

La semaine « Face-à-face pour un logement » est une semaine d’enquête qui a été menée sur l’ensemble de la ville de Bruxelles. Elle s’est étalée sur trois jours (du 26 au 29 juin) et a pu se faire grâce au concours de 350 bénévoles recrutés à la suite de l’appel lancé par les porteurs de la campagne. Une partie est allée s’entretenir sur le terrain avec le public cible aux côtés de travailleurs de rue8. L’enquête s’est surtout déroulée en soirée. Les autres bénévoles ont été recrutés pour assurer l’encodage des données récoltées. Les bénévoles ont été formés au contexte de la Campagne 400Toits et aux objectifs de la semaine ; au questionnaire VI-SPDAT9 et aux méthodes d’entretien ; à la protection des données et au respect de la confidentialité, ainsi qu'à l’organisation pratique de la semaine. Le but du questionnaire était d’avoir une vision globale de la situation des personnes sans-abri rencontrées. Il met en effet en exergue la vulnérabilité des personnes en termes de risque de mortalité et devrait aider les organisateurs de la campagne à identifier les personnes prioritaires.

Mais établir une priorisation ne risque t-il pas de pousser certains à se mettre dans des situations encore plus fâcheuses ou a adopter des comportements (par exemple, ne plus se laver) pour être repris parmi les personnes plus vulnérables ? Selon les organisateurs, il est peu probable d'en arriver à de telles conduites. La question avait été soulevée lors du démarrage du modèle Housing First. Jusqu’ici, rien de ce type n’a été rencontré dans les projets concernés. Nul besoin donc d’être suspicieux, les organisations rappelant que les personnes sans-abri rencontrées, et intéressées par un logement, savent combien la question du logement est difficile pour les plus précaires à Bruxelles. Par conséquent, il peut y avoir un délai d’attente avant d’avoir un toit au-dessus de sa tête. L’idée de la campagne est néanmoins d’accélérer ce délai et de permettre à un maximum de personnes d’accéder plus rapidement à un logement. Pour ce faire, l’appel est lancé à tous et à la volonté de chacun de travailler ensemble. La finalité étant d’élargir le réseau des acteurs impliqués en vue d’élaborer de nouvelles pistes de logement. 

Des citoyens bienveillants

Les organisateurs de la campagne indiquent qu’il n’est pas rare que des citoyens prennent contact avec l’une ou l’autre association parce qu’ils s’inquiètent pour une personne sans-abri qui vit à côté de chez eux. Ils souhaitent les aider, mais ne savent pas toujours comment procéder. L’idée est de les aider à devenir, après formation, des « citoyens bienveillants ». Selon les responsables, l’attention et la bienveillance envers les autres sont des outils indispensables qui peuvent aider quelqu’un à se reconstruire. « Savoir que quelqu’un pense à moi et se soucie de moi » peut aider à se sentir moins seul.

Des solutions de logement existent

Il n’y a pas de miracle, la solution au problème de logement pour les plus fragiles réside dans la création de logements. Il faut cependant souligner que des systèmes de mise à disposition d’habitations pour les personnes sans domicile fixe existent déjà, tels que le conventionnement des attributions avec le logement social (article 14), les occupations temporaires et les partenariats avec les agences immobilières sociales (AIS). Ils existent certes, certes, mais ils gagneraient à être davantage développés. Parallèlement à ces pistes, d’autres plus audacieuses devraient être explorées, comme la création d’habitats légers, pour répondre au manque de foncier ou au coût de la construction. Archi Human, une des huit associations porteuses du projet, va ainsi démarrer la construction de petits logements à haute valeur écologique et architecturale sur des friches urbaines. Il existe d’autres possibilités de logements modulaires. On peut encore citer la création de logements de petites tailles dans des bureaux inutilisés, le conventionnement de studios étudiants dans le cadre de la création d’immeubles de kots, ou encore l’investissement dans la création de logements à finalité sociale.

La réussite de 400Toits ne tient pas seulement au fait de procurer un logement aux sans-abri les plus vulnérables. Il s’agit aussi de tout faire pour que ces derniers y demeurent. Car certains, après avoir vécu des années en rue et développé diverses stratégies pour y (sur)vivre, sont déstabilisés par la vie dans une habitation. Comme déjà souligné, la réussite de tels programmes de relogement réside donc également dans l’accompagnement nécessaire que notre société peut offrir à ses citoyens les plus vulnérables. Les associations du secteur le font déjà avec des moyens parfois dérisoires. Aux décideurs et à la société civile de soutenir leurs efforts en apportant les moyens nécessaires pour pérenniser ces gestes de solidarité.

Anoutcha LUALABA LEKEDE

1. Combien y a-t-il de sans-abri en Région bruxelloise ?, https://www.lastrada.brussels (27/03/15).

2. Voir l’article : Forte augmentation du nombre de SDF à Bruxelles depuis 5 ans, www.levif.be (24/03/15).

3. Camille Bauer, Misère. « Vivre à la rue, on en crève », http://www.humanite.fr (22/03/17).

4. Sans-abri, SDF : l’errance aujourd’hui (1ère partie) dans « Bruxelles Santé » n° 40 (Octobre, novembre, décembre 2005), asbl Question Santé.

5. Camille Bauer, Misère. « Vivre à la rue, on en crève », http://www.humanite.fr (22/03/17). Pour les organisateurs de la Campagne 400Toits, l’âge moyen de décès des hommes qui ont été sans-abri est de 47 ans et de 45 ans pour les femmes.

6. Marie-Hélène Salah, Le projet Housing First, extrait du dossier « L’aide aux sans-abri, un secteur complexe et divers » dans « Bruxelles Santé » n° 77 (janvier, février, mars 2015), asbl Question Santé, 2015, pp. 7-12).

7. Par Bruxellois, il faut comprendre les personnes sans-abri présentes sur le territoire de la Région au moment du recensement. Les sans-abri se distinguent aussi par leur diversité. Il y a des hommes, des femmes, des familles parfois, des Belges, des Bruxellois, des étrangers, des migrants, des illégaux, etc.

8. Sur le terrain, il y avait en fait des bénévoles « face-à-face » et des bénévoles « reporters ». Les premiers ont aidé à la réalisation des entretiens alors que les seconds ont été chargés de capturer le parcours et la situation des personnes sans-abri qui le souhaitaient. Ils pouvaient pour ce faire utiliser la photographie, la vidéo, l’écriture, le dessin, etc.

9. Ce questionnaire, basé sur une recherche solide et déjà bien expérimenté sur le terrain, aide à construire une base de données avec les noms, les conditions de santé ainsi que les histoires institutionnelles et sociales des personnes sans-abri.

Partager