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Les facteurs psycho-culturels : autres déterminants de la santé

Divers facteurs, médicaux et non-médicaux, influencent directement la santé de l’homme. Selon le Docteur L. Berthet, (directeur général honoraire du Centre International de l’Enfance à Paris), ces déterminants de la santé peuvent schématiquement se répartir selon cinq classes principales : les facteurs géographiques, politiques, démographiques, socio-économiques et
psycho-culturels. Nous allons dans ce dossier nous attacher plus spécifiquement aux facteurs psycho-culturels et tenter de préciser la relation entre la culture et la santé, d’établir les implications de la culture sur la santé.

Penser culturellement la santé pose d’emblée la question du sens donné au mot « culture ». La culture ne se limite pas aux acquis de l’éducation. Elle
englobe autant « les croyances sur le monde, les manières d’agir, de penser, une pratique de vie, de valeurs, un élément constitutif de l’identité que leur expression artistique, symbolique et que la connaissance qui en est produite.
 » Ainsi, la perception qu’un individu a de la maladie est influencée par sa provenance culturelle. La normalité ou non des symptômes et des fonctions organiques peut, dès lors, s’expliquer par cette appartenance culturelle. Celle-ci apportera, en effet, une explication à l’origine des troubles, précisera l’investissement de la personne dans sa propre prise en charge et modulera la façon dont seront assurés le traitement et le suivi. C’est pourquoi, une vision trop limitée de la culture pourrait conduire à une interprétation arbitraire et injustifiée de la situation clinique.

Raymond Massé, dans son ouvrage « Culture et santé publique » convie ses lecteurs - et plus particulièrement les intervenants du monde de la santé publique - à une initiation aux relations existant entre la culture et la santé.
Pour lui, les sciences sociales, et l’anthropologie en particulier, n’ont pas attendu d’être sollicitées par la santé publique pour étudier les rapports entre société, culture et santé. Les récits ethnographiques des 18e et 19e siècles
faisaient déjà mention de rapports étroits entre la religion, la magie et la médecine dans la mesure où les guérisseurs, les shamans et autres sorciers remplissaient des fonctions à la fois religieuses et thérapeutiques. En 1924, Rivers dans son ouvrage « Medicine, Magic and Religion » émet l’hypothèse de l’existence d’un lien étroit entre, d’une part, les croyances reliées à la maladie et à la médecine et d’autre part, les univers magiques et religieux. Pour cet auteur, les comportements et les pratiques rattachés à la prévention ou au traitement de la maladie sont déterminés par un type de déterminant culturel : les croyances. Les années 30 voient les anthropologues, les psychologues et les psychiatres se consacrer à l’étude de l’influence de la culture et de l’organisation sociale sur la personnalité de base. De ce mouvement naît l’opinion du danger d’attribuer à la nature ce qui relève de la culture ou encore de considérer comme universel ce qui est propre à une culture particulière.

Selon Massé, le comportement humain ne peut être compris qu’à la lumière de la culture du groupe social d’appartenance. Chaque société est constituée - parallèlement à un savoir et à un système de soins dominants fondés sur la science ou la tradition officielle - d’un ou de plusieurs systèmes de soins et d’interprétation de la maladie basés sur le savoir populaire. Les comportements des individus composant une société sont largement tributaires de ce savoir populaire. Des ponts culturels doivent dès lors être posés entre le savoir médical et les savoirs populaires, tant pour ce qui est de la définition des besoins en services préventifs que pour la détermination du contenu des programmes et l’évaluation de leurs retombées. Basé sur une étude effectuée à New York, le tableau suivant situe la présentation et l’interprétation des
symptômes, qui par exemple, diffèrent selon qu’on les analyse à la lumière du modèle biomédical ou du modèle culturel.

Modèle biomédical Modèle déterminé par l’appartenance ethnique
Modification de l’état de conscience (transes, visions) Souvent considérées comme anormales Souvent considérées comme normales ou même souhaitables
Attitudes devant la douleur Stoïcisme à moins que les plaintes ne soient
compatibles avec une pathologie organique évidente
Sont escomptés
et considérés comme salutaires soit un stoïcisme total, soit une expression spectaculaire de sa douleur

Johnson TH, Hardt EJ, Kleinman A : Cultural factors in the medical interview, in Lipkin M Jr, Putman SM, Lazare A (eds). The Medical Interview. New York, Springer-Verlag 1994.

L’anthropologie de la santé : une autre lecture de la réalité

L’anthropologie de la santé est, en quelque sorte, une sous-discipline de l’anthropologie, la science qui s’attache à étudier l’homme en société. L’anthropologie appliquée au domaine de la santé se consacre, plus précisément, d’après Massé, « à l’analyse des façons dont les gens, dans diverses cultures et dans divers sous-groupes sociaux à l’intérieur de chaque culture, reconnaissent et définissent leurs problèmes de santé, traitent leurs malades et protègent leur santé. » Dans cette optique, l’anthropologie de la santé se donne comme objectif de comparer les constituants des systèmes de santé pouvant être reconnus comme universels de ceux qui sont propres à une culture plus spécifique.

Les apports de l’anthropologie à la santé publique se fondent sur le choix de notions et d’analyses à l’opposé des concepts et des modèles fréquemment admis comme des évidences par les sciences de la santé. On peut citer
parmi ses principales contributions les huit points suivants.

Une définition élargie de la maladie

La maladie n’est plus réduite à une réalité biologique seule. L’anthropologie de la santé propose de considérer la maladie « non plus comme une configuration de signes cliniques, mais comme un syndrome d’expériences vécues et chargées de significations, d’interprétations et d’explications. » Les anthropologues anglophones ont tiré parti de trois termes reliés à la maladie pour exprimer trois dimensions (physique, culturelle et sociale) des problèmes de santé. Le premier « Disease » évoque la maladie dans ses dimensions biologiques et physiologiques. Le second « Illness » fait apparaître la dimension culturelle de la maladie. Le troisième « Sickness », développé par Young, suggère la dimension socioculturelle de la maladie.

Une action en faveur d’une épidémiologie socioculturelle

L’anthropologie de la santé tient compte des événements et des difficultés de la vie, de l’étendue et de la nature des relations fondées entre les membres du réseau social, des caractéristiques de la communauté locale et de tout autre facteur de risque conditionné par l’environnement social et culturel.

La promotion d’une ethnoépidémiologie

L’anthropologie de la santé souligne la fragilité des seules catégories diagnostiques médicales, en particulier pour les désordres mentaux. La maladie est perçue comme la résultante du choc entre diverses interprétations des symptômes, soit les reconstructions qu’en font le malade, les membres de son entourage, les professionnels de la santé et les thérapeutes alternatifs.

La mise en évidence des modèles étiologiques populaires

Ceux-ci doivent être considérés comme autant de déterminants des processus de maintien de la santé et des divers comportements reliés à la santé et à la maladie.

Le souci de consacrer autant d’énergie à la recherche portant sur les savoirs populaires qu’à la recherche épidémiologique classique

Les savoirs populaires doivent faire l’objet d’une constante redéfinition et n’autorisent aucune approche sommative des connaissances. La recherche épidémiologique classique vise, elle, à valider des hypothèses, des modèles et à construire un savoir savant ayant pour objectif l’accumulation de connaissances.

Une redéfinition de l’utilisation des services

Elle considère cette utilisation comme un processus qui s’échelonne tout au long d’une histoire naturelle de la maladie signifiée et socialisée. Une histoire comportant plusieurs stades à travers chacun desquels agissent les facteurs socioculturels.

Une remise en question du modèle rationnel d’utilisation des services de santé

Elle réfute la conception d’un usage des services de santé, fondé sur la gravité des symptômes et l’accessibilité des services. Au contraire, elle resitue les comportements d’utilisation dans le cadre d’un itinéraire complexe, parfois
circulaire, qui conduit l’individu à puiser dans trois secteurs de soins : les secteurs populaire, alternatif et
médical.

Une approche de la culture comme un facteur explicatif extérieur à la santé et à la maladie

La culture est omniprésente, tant dans la construction et l’expression de la maladie que dans la gestion du processus de maintien de la santé. L’apport essentiel de l’anthropologie à l’interprétation de la maladie ne doit toutefois pas, selon cet auteur, occulter le fait que la maladie est elle-même nourrie par
de réelles différences économiques et des rapports sociaux inégalitaires (basés sur le sexe, l’ethnie, etc.). La santé publique ne peut tirer profit des recherches sur les savoirs populaires que dans la mesure où les déterminants
culturels de la santé sont étudiés au travers des interrelations entre les divers ordres de facteurs (sociaux, politiques, économiques, culturels) qui influent sur la santé.

Sources :

  • Culture et santé publique, Raymond Massé, Gaëtan Morin éditeur, 1995.
  • Tous acteurs de la santé, Jean-Pierre Deschamps avec la collaboration de Laurent Roman et Guy Delobel, Éducation Santé, Mars 1997.
  • Médecine transculturelle : une réflexion théorique sur la pratique des soins dans une société pluriethnique, F. Gary, E.J. Hardt, R.W. Putsch, commentaire Dr L. Ferrant, Patient Care, Mars 1995.
  • Éducation permanente et santé, France Lebon, La Santé en affiches, catalogue de l’exposition.

Malades ici, venus d’ailleurs, vers une approche interculturelle de la santé

Depuis trois ans maintenant, l’asbl Résonances à Liège s’attache à explorer les relations interculturelles dans le domaine de la santé. La parole a dans un premier temps été donnée au personnel soignant, par le biais d’un colloque, à propos de la façon dont il gère la relation avec les soignés dans un contexte interculturel. Il s’est ensuite avéré indispensable de permettre à la population
migrante de faire part des rapports qu’elle entretient avec le monde médical (ses hommes, ses institutions, ses codes...).

Le choix des groupes

Les groupes avec lesquels Résonances a travaillé ont été choisis sur base des critères suivants :

  • le groupe devait dépendre d’une institution existante ;
  • l’association dont le groupe dépendait devait être située dans un quartier à forte population immigrée ;
  • le groupe devait être composé de personnes d’origine étrangère ;
  • il devait fonctionner depuis un bon moment car il était nécessaire qu’une intimité certaine se soit établie entre ses membres ;
  • les animateurs habituels des groupes devaient être motivés par le projet et donc participer aux animations.
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Quatre associations ont été intéressées par le projet : la Tchicass(Liège), l’asbl Sainte-Walburge (Liège), la Communauté africaine de Fragnée (Liège) et le Turk Danis (Verviers).

De ces rencontres est née l’idée de proposer une brochure d’information générale destinée non seulement au monde médical mais à tous ceux qui peuvent être confrontés, un jour ou l’autre, aux problèmes de santé des migrants. En effet, même en faisant preuve de bonne volonté, la compréhension de la plainte de l’autre peut s’avérer difficile. Les études de médecine, d’infirmières, d’assistante sociale etc... sont inscrites dans la culture
qui les organise. C’est par conséquent, tout le back-ground culturel occidental qui nourrit les diagnostics et codifie les plaintes, la plupart du temps au détriment de l’empathie dont le praticien pourrait faire preuve vis-à-vis de son patient quel qu’il soit. Pour communiquer avec un patient étranger, il faut d’abord comprendre ses références culturelles sans pour autant les juger. De plus, la dissymétrie entre le patient migrant et le professionnel est encore accentuée par le fait que l’institution hospitalière fonctionne selon des rites bien définis qui sont profondément étrangers aux références culturelles des migrants d’autant plus fragilisés en situation d’acculturation.

Résonances désirait donner la parole à ces hommes et à ces femmes qui souffrent ici, mais qui viennent d’ailleurs. Cinq thèmes furent retenus :

  • l’éducation sexuelle, la grossesse, la contraception ;
  • l’alimentation ;
  • la fatigue ;
  • la santé mentale ;
  • la maladie, la fièvre.

L’exemple ci-dessous illustre la visée anthropologique du travail, se voulant être une réflexion ouverte sur le rapport culturel à la santé. La brochure « Malades d’ici, venus d’ailleurs » ne se veut nullement exhaustive. En effet, il est difficile de savoir dans quelles mesures le nombre de personnes ressources et d’aires culturelles rencontrées sont représentatives des populations allochtones. Le but de Résonances était ailleurs : tenter d’améliorer les relations du monde médical à l’altérité...

La santé mentale en Afrique centrale

En Afrique, la folie semble se situer sur deux pôles : soit le malade est touché par la bénédiction divine (folie positive), soit il est maudit (folie négative). Dans un article général portant sur la folie en Afrique, paru en 1984, M.-N Schurmans oppose la figure du « bon fou », recyclable par la société, à celle du « fou pollueur », irréversible subversif que la société ne peut que bannir. Celui-ci « révèle les incapacités institutionnelles à l’internalisation des nuisances nouvelles ». [1]

Les affirmations de ce Sénégalais que nous avons rencontré vont dans ce sens : « Chez moi, la folie, ça a un effet bénéfique, dans la mesure où très souvent,
les sorciers, chez nous, commencent toujours par être fous et commencent par être dans un état second. Il se met à parler tout seul, et à avoir des gestes inexplicables (...). La personne commence à se déshabiller (...), fait des confusions entre les personnes. Chez nous, dans la société, il faut maîtriser
cet état. Soit c’est une personne qu’il faut soigner, soit c’est une personne qu’il ne faut pas soigner et la personne deviendra sorcier par la suite, très souvent c’est comme ça. Si on n’arrive pas à soigner la personne, elle sera considérée comme perdue et devenue folle ».

On laisse alors l’individu aux mains d’un guérisseur qui tentera alors de canaliser cette folie. Un Camerounais a vécu de très près une telle situation : « J’ai une soeur qui est voyante. Au début, elle arrivait à la maison et commençait à pleurer. Elle pleure. On ne sait pas pourquoi, elle se met à parler toute seule (...) à l’hôpital, on sait bien qu’on ne peut pas traiter ce genre de mal, on va chez le guérisseur et il nous dit : vous avez de la chance, ça c’est quelqu’un qui a la bénédiction de Dieu. On est allé chez une sorcière. Ma soeur est restée deux ans là-bas pour que la sorcière maîtrise sa folie et après, notre soeur était capable d’aller en brousse toute seule et d’aller
chercher des plantes pour guérir les malades. Et elle a commencé à guérir les gens après être passée par un stade de démence. Il y a une différence entre le fou qui a un don et celui qui n’en a pas. » Des rites festifs sont alors organisés afin de célébrer cet événement : « On fait une fête pour le fou positif, tout le monde est content ».

Selon l’une des Katangaises que nous avons pu rencontrer : « La folie positive, ça n’existe pas chez moi. Dès qu’il est fou, il est nuisible d’office pour la société, il est exclu de la société, en marge de celle-ci, il est condamné à mort. Si on sait pourquoi il est fou, on le guérit grâce au guérisseur ou aux hôpitaux
modernes. Si on ne trouve pas la cause, il est perdu. » Quant au fou « nuisible » : « On l’abandonne à l’extérieur du village, il devient de plus en plus sale, il est anormal, ne respecte pas les habitudes du clan. Il va finir par tomber malade et mourir. Là, c’est un fou nuisible à la société. Si le clan ne le maîtrise pas, alors, on le met à mort symboliquement, on l’abandonne. »

Pour la pensée psychanalytique, la maladie mentale vient de l’intérieur, il faut dès lors changer quelque chose en soi-même, alors que pour la pensée
magique, cela vient de l’extérieur. Tout comme nous l’avons signalé pour le cas des Marocains, l’individu est déculpabilisé, comme le signale ce Zaïrois : « La folie est extérieure à l’homme, on lui a jeté un sort parce que quelqu’un a fait quelque chose de mal dans le village. Parfois, il peut être responsable si,
par désir de richesse par exemple, il va voir un sorcier qui lui donne un fétiche et toute une série de consignes à respecter pour devenir riche. S’il ne les
respecte pas, alors il peut devenir fou. La chose principale est de découvrir la cause du mal, cela peut être très long. Le mal n’est pas irrévocable. La folie
est un état passager, ça peut s’arranger ».

En Afrique Centrale, une autre règle semble dominer la gestion collective de la santé mentale. En effet, alors qu’« ici en Belgique, le fou est très mal considéré (...) chez nous, même si le fou est nuisible, la première réaction, ce ne sera pas de l’enfermer quelque part, on essayera de faire quelque chose
pour le ramener à la vie normale, on ne l’abandonne vraiment que quand il n’y a plus rien à faire. Le fou nuisible, dans ses moments de calme, tu le verras
avec les autres, on mange avec lui, on parle avec lui. Ce n’est pas comme ici, on ne l’enferme pas ». Ce témoignage nous montre bien que ce qui compte
c’est la solidarité de clan, que l’on soit aliéné ou non.

Latifa Es Safi et l’équipe de Résonances asbl

Résonances asbl
Rue Soeurs de Hasque, 9 à 4000 Liège
Tél. et fax : 04/223.39.83

Communiquer en matière de santé avec une population allochtone

Le manque de moyens adéquats de communication est une source permanente de frustration chez les immigrés. Les contacts sociaux journaliers nécessaires à l’immigré sont de ce fait restreints en quantité et en qualité. Si ce phénomène n’entraîne pas de conséquences importantes dans certains domaines, il est évident que, dès lors qu’il s’agit de la santé, une communication balbutiante engendre des soins peu satisfaisants. Cette situation est extrêmement frustrante aussi bien pour le patient que pour le
médecin.

La communication avec le patient immigré est déterminée
par trois éléments :

  1. notre connaissance de la langue du patient et, inversement, la connaissance de notre langue par le patient ;
  2. notre attitude en tant que médecin : par exemple, une attitude positive ou négative vis-à-vis des immigrés ;
  3. les aptitudes que nous avons acquises en tant que médecin.

Bien que les deux premiers points soient forts importants, nous nous limiterons aux aptitudes qui favorisent une meilleure communication avec l’immigré.

Reconnaître le problème

La première condition pour améliorer toute communication est évidente : il faut reconnaître l’existence d’un problème de communication. Il est cependant surprenant de voir combien de soignants nient ce problème de l’une ou l’autre façon. Beaucoup de médecins sont convaincus qu’il existe une communication quasi parfaite entre eux et le patient immigré. Ils ne souhaitent pas remettre en question leur manière d’aborder les gens qui ne parlent pas ou très mal le français. D’autres reconnaissent qu’il existe un problème, mais ils estiment
qu’ils ne se débrouillent pas trop mal. Ils disent qu’ils surmontent les problèmes de communication grâce à leur expérience, leur approche personnelle et leur connaissance des structures familiales. Nous estimons
que cette manière de travailler ne donne pas toujours de bons résultats en constatant les innombrables examens médicaux que subissent les immigrés. Ce sont plutôt ces examens qui comblent les lacunes dans notre communication.

L’influence des présuppositions

Certains soignants surestiment le problème linguistique. Dans certaines situations, la manière dont le patient parle le Français est prise comme référence pour la manière dont il comprend le Français. Cela n’est pas toujours
exact. Dans ce cas, le médecin tente d’adapter son langage en parlant plus fort, en articulant mieux ou en employant le style télégraphique : « Toi aller chez le pharmacien ? ». On retrouve ce style également dans des situations où l’on estime qu’il n’y a pas de communication véritable : dans le contact avec certains handicapés, avec des sourds-muets et avec des enfants. Cet aspect fait mieux comprendre que ce style télégraphique ou « petit nègre » est souvent perçu comme dénigrant.

D’autres soignants sous-estiment le problème linguistique. Quand ils ont reçu quelques réponses correctes, ils ne contrôlent plus si les réponses ultérieures sont des réponses adéquates. Le patient n’aime pas décevoir le médecin et répond oui sans avoir compris la question.

L’adaptation culturelle

La connaissance par le médecin de quelques mots marocains est fortement appréciée par le patient et crée une atmosphère de confiance : le médecin se rapproche du patient quand il le salue dans sa langue. Plus important qu’un vocabulaire extensif est cependant la prononciation ; une mauvaise prononciation ou un accent mal mis engendre facilement des malentendus. Afin d’éviter cela, il est bon d’employer également le mot français.

La connaissance de la culture peut se manifester dans l’anamnèse. Il est agréable pour le patient d’entendre que son médecin connaît son pays : par exemple, quand il lui demande son lieu de naissance et qu’il peut situer cette ville. La connaissance de la culture est bien évidente quand on aborde la médecine traditionnelle : « as-tu déjà consulté un guérisseur, un fqih ? » Beaucoup de marocains consultent d’une manière parallèle. Ils vont chez des médecins occidentaux mais consultent également des guérisseurs. Il en est de même quand nous leur demandons s’ils connaissent la cause d’une maladie
chronique pour laquelle nous n’avons pas d’explications : « Penses-tu que ta maladie est causée par un djinn, un esprit ? ». Ainsi, le médecin montre qu’il est au courant de la manière de vivre et de penser du patient. Il ouvre ainsi une porte de communication à un niveau plus profond.

Nous ne devons cependant pas surestimer le rôle de la connaissance de la culture avec le patient. Il n’est par exemple, pas toujours possible d’employer cette connaissance de manière délicate et adéquate dans la relation médecin-patient. Il est cependant toujours important de demander des nouvelles des autres membres de la famille pendant l’anamnèse. Cela correspond au vécu de l’immigré : il est non seulement individu mais surtout
membre d’une famille. Un examen médical approfondi pendant lequel les mains du médecin explorent le corps du patient correspond également à l’attente de celui-ci et est de toute façon un de nos outils essentiels lors de
la prise en charge de tous les patients, qu’ils soient autochtones ou allochtones.

Aborder les problèmes tabous

Il y a des sujets qui sont abordés de manière différente par les patients marocains. Une certaine dextérité est nécessaire pour poser des questions d’ordre gynécologique ou sexuel sans que le patient se sente mal à l’aise ou qu’il réponde de manière évasive.

Les différentes manières de travailler

• Sans interprète

Pour des raisons financières, la plupart des médecins ou services sociaux travaillent sans interprète. Voici quelques conseils.

  • Faire des phrases très courtes, les répéter et bien articuler ;
  • Pour compenser le manque de connaissance de la langue, il faut prendre le temps de faire une anamnèse ;
  • Faire attention aux tensions qui peuvent surgir ;
  • Quand une tension monte, il faut essayer de la briser, par exemple en répétant la question ou en riant d’un malentendu ;
  • Il faut stimuler la communication, d’où l’importance d’intercaler des « oui », « mm », etc.
  • Faire attention aux intonations.

• Avec interprète

Il est important de savoir qui sera l’interprète. Cela peut être quelqu’un de la famille, un ami, un enfant, un interprète patenté.

  • La famille, les amis : ils peuvent apporter une bonne aide mais souvent, ils ne sont pas assez neutres. Le problème de santé est parfois géré en commun, ce qui peut comporter certains inconvénients ;
  • L’enfant comme interprète n’est pas à conseiller parce qu’il s’intéresse à autre chose (aller jouer, le football) et veut souvent couper court à l’entretien. De plus, les parents sont obligés de dire certaines choses auxquelles l’enfant n’a pas accès (problèmes familiaux). Aborder les sujets tabous en présence d’enfants est également très difficile. De plus, l’enfant joue un rôle très important du fait qu’il connaît la langue et, dès lors, il peut arriver qu’il manipule ses parents. Cette manipulation est renforcée quand il est employé comme interprète ;
  • Dans le milieu hospitalier, certains services peuvent faire appel à une infirmière d’un service adjoint pour servir d’interprète. Cela peut être une solution, mais bien souvent, après un certain temps, ces infirmières, sans cesse sollicitées, se sentent coupables de ne plus arriver à être performantes dans leur propre travail.
  • La façon idéale de fonctionner est de trouver une personne ayant suivi une formation d’interprète en milieu médical. Eventuellement, une même personne peut être employée dans plusieurs pratiques. Je présente l’interprète comme une femme parce que, d’après mon expérience et d’une manière générale, une femme est plus facilement acceptée.

Selon moi, une interprète a trois rôles :

• Rôle de la traduction

L’interprète traduit ce que le médecin et le patient se disent. Cette traduction est parfois rendue difficile compte tenu des différents dialectes. Ce que l’on peut dire, c’est qu’il y a la langue berbère qui est la langue des nomades et la langue marocaine qui est un dialecte de l’arabe officiel. A côté de ces deux langues, existent encore différents dialectes à l’intérieur de chacune d’entre elles. C’est ainsi que l’interprète elle-même peut rencontrer des difficultés de compréhension vis-à-vis de certaines personnes.

• Rôle de la narration

L’interprète est aussi une traductrice culturelle. Elle raconte, elle situe la plainte et la demande du patient dans tout son contexte culturel. Il faut également laisser le temps au patient de s’exprimer vis-à-vis de l’interprète et inversement. L’interprète doit pouvoir prendre son temps pour que l’image donnée par le patient soit assez bien colorée... Par exemple, l’interprète dit :
« son estomac est comme un noeud, c’est comme s’il y avait une pierre sur son estomac ». C’est la traduction exacte. Mais en fait, le patient veut dire beaucoup plus. C’est alors que l’interprète raconte tout le contexte culturel et explicite la manière de penser du patient concernant sa santé et pourquoi il emploie telle expression. Une consultation d’un tel type peut durer un peu plus longtemps que prévu, mais elle permet un gain de temps par rapport aux résultats obtenus.

• Rôle d’« avocat », de « plaideur »

Le patient est toujours dans une position minoritaire et rencontre des difficultés à s’exprimer. L’interprète va donc en quelque sorte prendre la place du patient et défendre sa cause. Bien souvent, en plus du problème médical, il existe un problème social et l’interprète doit essayer de faire comprendre ce problème au médecin. En Angleterre, on nomme cet aspect « brokerage » (broker
signifie agent).

Le médecin doit donc permettre à l’interprète de s’exprimer, de dire ce qu’elle sent et y être très attentif. Cette phase se passe souvent après la communication avec le patient. L’interprète doit tenir ses trois rôles tout en étant très discrète. C’est un rôle assez difficile à tenir. Elle doit pouvoir s’insérer dans la communication sans en occuper la place centrale. La personne centrale est le patient. Le médecin et l’interprète sont pratiquement sur un pied d’égalité.

De façon schématique, il y a 3 types de communication :

  • la communication se passe uniquement entre l’interprète et le patient et le médecin en est exclu : c’est un mauvais modèle. Le médecin ne reçoit que quelques informations et est l’instrument du patient et de l’interprète. Son rôle se borne alors uniquement à délivrer des ordonnances ou des certificats ;
  • tout se passe entre l’interprète et le médecin. Le patient n’étant pas pris au sérieux. Ce modèle n’est pas à suivre ;
  • le processus idéal est un contact continuel entre le médecin et le patient. Le médecin regarde le patient et lui pose directement des questions sans regarder l’interprète. Cela donne les meilleurs résultats. Le contact se fait d’une manière plus humaine et plus valable que si tout se passait dans un premier temps entre le médecin et l’interprète et, qu’en dernier lieu, le patient soit mis au courant des décisions prises à son sujet par les deux « soignants ».

Conclusion

En guise de conclusion, nous pouvons dire que communiquer avec les patients allochtones dans le contexte des soins de santé est problématique. Cependant, nous remarquons que chaque effort de notre part, avec ou sans interprète, est fortement apprécié par le patient. Pour les soignants, cette communication est essentielle pour comprendre ce qui se passe au niveau du patient : de quelle maladie souffre-t-il, quel est son vécu et quelle réponse pouvons-nous lui donner ?

Docteur Louis Ferrant
Médecin de famille à Bruxelles
Assistant C.U.M.G à Anvers

Quand la santé s’affiche

Voilà cent ans maintenant que l’affiche sert de support à l’éducation à la santé. Une exposition itinérante - riche de quelque 200 affiches issues de collections publiques et privées et rassemblées par l’asbl Question Santé - illustre l’histoire de la prévention dans le domaine de la santé. Les documents présentés s’ordonnent selon 18 thématiques, parmi lesquelles l’on retrouve l’alcoolisme, le tabagisme, le cancer, les affections cardio-vasculaires,
les maladies vénériennes ou encore le sida. L’inauguration de l’exposition dans chacune des villes-étapes est précédée d’une conférence-débat. La première s’est tenue à Bruxelles le 13 mai dernier dans les locaux de la Chapelle de Boendael, en présence du Ministre Eric Tomas, membre du Collège de la Commission Communautaire Française, chargé de la santé. « Les idéologies de la prévention » seront traitées à Charleroi, tandis que l’on débattra sur « les représentations culturelles et sociales de la santé » à Liège et sur « l’hygiènisme, à l’origine de la prévention de la santé publique » à Namur.

Pour tout renseignement complémentaire :
asbl Question Santé, tél. : 02/512.41.74

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Notes

[1M.-N Schurmans, Le fou pollueur, dans Revue Européenne des Sciences Sociales, Paris, 1984, xxii, p.187-201

Article paru dans

Bruxelles Santé 06


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